« Manger et être mangé, le grand festin des histoires » : une exposition de littérature jeunesse conçue par des personnes détenues
Onze personnes détenues au centre pénitentiaire Sud-Francilien, à Réau en Seine-et-Marne, ont conçu une exposition consacrée à la littérature jeunesse. Porté par la Petite Bibliothèque Ronde avec la médiathèque Françoise Sagan, Bibliocité, les services pénitentiaires du SPIP 77 et de l’établissement concerné, ainsi que le fonds patrimonial L'Heure Joyeuse, le projet « Manger et être mangé » s'est conclu par le démontage de l'exposition en mai 2026 après trois mois d'exposition. Julien Maréchal, directeur de La Petite Bibliothèque Ronde, et Roxane Schaeffer, coordinatrice des études et du développement, reviennent sur sa genèse, ses partenariats et ses enseignements.
« Manger et être mangé » prend la forme d'une véritable exposition au sein d'un établissement pénitentiaire. Qu'est-ce qui vous a conduit à viser cette ambition plutôt qu'un dispositif plus habituel de médiation autour de la lecture ?
L'exposition n'est qu'un aspect du projet, dont l'objectif premier était de faire connaître la littérature jeunesse au sein d'un établissement pour majeurs : acheter des livres, les installer dans les bibliothèques et dans différents espaces de l'établissement — en détention comme à l'accueil des familles — et donner envie de s'en emparer. Plusieurs formats de médiation se sont articulés autour de cet objectif : des temps de lecture aux familles, des ateliers de création avec les artistes Joëlle Jolivet et Bastien Contraire, des capsules vidéo diffusées sur le canal interne de l'établissement pénitentiaire, et l'exposition elle-même, sans doute la partie la plus visible et la plus mobilisatrice. L'enjeu dépassait l'exposition en tant que telle : il s'agissait que cette appropriation de la littérature jeunesse se poursuive une fois celle-ci démontée. La forme de l'exposition tenait aussi au lieu : cet établissement dispose, depuis son inauguration, d'une salle d'exposition pensée par son premier directeur — un cas exceptionnel en détention.
En quoi ce projet se distinguait-il des actions habituellement menées dans cet établissement ?
Sur le plan méthodologique, nous nous sommes inscrits dans la continuité de ce qui avait déjà été expérimenté : des commissaires d'exposition détenus concevaient l'exposition de A à Z, nous les accompagnions. Cette méthodologie, imaginée et établie au cours de trois projets menés entre 2012 et 2020 par un conservateur du patrimoine, avait déjà fait ses preuves — y compris sur des points pratiques comme la possibilité de travailler avec des groupes mixtes, hommes et femmes. La nouveauté résidait donc moins dans le format que dans le contenu : pour la première fois, c'est de la littérature jeunesse qui était exposée en détention. Nous avons fait appel à des prestataires déjà intervenus dans ce lieu, pour la signalétique ou l'éclairage, par exemple. Le prêteur principal des œuvres, en revanche, changeait : non plus un musée, mais une Bibliothèque, la médiathèque Françoise Sagan, à travers son fonds patrimonial jeunesse L'Heure Joyeuse. C'était la première fois qu'un projet d'exposition était mené en milieu pénitentiaire par la médiathèque Françoise Sagan et Bibliocité — l’opérateur chargé du programme d’animations des Bibliothèques de la Ville de Paris, en y associant une Bibliothèque patrimoniale. Nous avons aussi fait évoluer le projet sur deux points : la constitution d'un fonds jeunesse, acheté puis donné à l'établissement, et la création de vitrines qui resteront sur place et pourront être réutilisées pour de futures expositions.
Les onze personnes détenues qui ont participé sont présentées comme des commissaires d'exposition : elles ont choisi la thématique, sélectionné les œuvres, rédigé les textes. Comment leur positionnement s'est-il construit, quelles résistances ou surprises avez-vous rencontrées ?
Le groupe réunissait des hommes et des femmes de tous âges, avec des rapports très divers au livre en général et à la littérature jeunesse en particulier — certains en étaient déjà proches, en tant que parents par exemple, d'autres beaucoup plus distants. Aucun n'avait jamais pris part à un projet d'exposition collective : il fallait donc leur faire découvrir à la fois ce qu'est être commissaire d'exposition, et ce qu'est la littérature jeunesse. Les premières résistances tenaient à la dimension conceptuelle du projet. En détention, les activités culturelles débouchent généralement sur une production rapide et concrète. Ici, il s'agissait d'abord de penser un thème, une scénographie, un parcours de salle en salle — un exercice qui les a d'abord déstabilisés. Quand nous avons commencé à en discuter avec eux, certains se sont demandé ce qu'ils faisaient là. Aujourd'hui, ils comprennent que cette étape était nécessaire pour s'approprier pleinement le projet. L'idée que la littérature jeunesse serait réservée aux enfants a aussi suscité des résistances, plus ou moins fortes selon les profils. S'y ajoutaient les contraintes propres à la détention : pas d’accès à Internet, impossibilité d'apporter l'ensemble du fonds patrimonial, ce qui demandait un important travail de mémoire à des personnes peu habituées à la lecture et sans repères particuliers dans le champ du livre jeunesse. Une longue phase de contextualisation et de rencontres a donc été nécessaire pour construire la confiance. L'exposition n'a pas pu être ouverte au grand public, hormis aux partenaires artistiques, culturels et administratifs et, dans un cas particulier, aux proches majeurs de certains commissaires. Nous aurions souhaité l'ouvrir plus largement aux familles des personnes détenues, mais cela n'a pas été possible pour des raisons d'organisation.
Quelles ont été les réactions des personnes concernées une fois l'exposition en place ? Avez-vous pu mesurer son impact, ou du moins recueillir des retours ?
Le montage a été réalisé avec le groupe de commissaires, qui a ainsi vu l'exposition prendre forme avec nous — montage des tables et des vitrines, installation des cadres, choix des œuvres — à l'exception de la signalétique, confiée à une entreprise spécialisée. Lorsque les œuvres ont été installées, l'émotion des commissaires en entrant dans l'espace a été très forte : ils avaient le sentiment de sortir momentanément de la détention, en pénétrant dans un espace d'exposition qu'on pourrait trouver n'importe où ailleurs. Cela a rendu concret plus d'un an de travail commun. Il est difficile de résumer tout ce qui a été ressenti, mais pour toutes les personnes qui ont franchi le seuil de cet espace, il y a eu un effet de surprise important, et une vraie joie, chez les commissaires, à partager leur enthousiasme avec des visiteurs qu'ils ne connaissaient pour la plupart pas. Le choc esthétique recherché — une mise en valeur professionnelle des œuvres, d'autant plus marquante qu'on ne peut ignorer se trouver en prison — a été ressenti par tous, commissaires comme visiteurs.
Sur le plan administratif et logistique, combien de temps a-t-il fallu pour structurer le projet ? Comment a-t-il été financé ?
La première étape a consisté à déterminer dans quelle mesure la médiathèque Françoise Sagan pouvait être partie prenante, avec l'accord de ses tutelles, alors que le projet se déroulait en Seine-et-Marne. Cette dynamique a notamment été amorcée par Viviane Ezratty puis portée par Hélène Valotteau côté médiathèque Françoise Sagan, et par Stéphanie Meissonnier et son équipe côté Bibliocité. La Ville de Paris a finalement accepté, à condition que la promotion de la littérature jeunesse soit aussi engagée au centre pénitentiaire de la Santé, afin que les personnes détenues à Paris y aient également accès. De nombreuses rencontres préparatoires ont ensuite été nécessaires pour définir les modalités, la légitimité de chacun, les compétences et les financements mobilisables. Le projet a été financé par le SPIP 77 et la DISP de Paris, le Centre national du livre, ainsi que des acteurs privés. Lancé officiellement en 2023, il s'est conclu par le démontage de l'exposition en mai 2026. L'enjeu est désormais de donner une suite à cette démarche dans les Bibliothèques de la Ville de Paris au cours de l'année 2026, en lien avec Bibliocité et la médiathèque Françoise Sagan.
Quels conseils donneriez-vous à une structure souhaitant développer un projet similaire ?
Il faut d'abord savoir qu'un tel projet en détention ne sera jamais facile — mais le jeu en vaut largement la chandelle. La relation avec la coordinatrice culturelle est une clé essentielle, de même que la solidité du partenariat : aucun acteur ne porte ce type de projet seul. Un tel projet suppose un alignement complet au sein de l'administration pénitentiaire — chef d'établissement, SPIP, direction interrégionale doivent être pleinement impliqués et prêts à chercher des solutions. Un projet de ce type ne saurait être conduit à l'identique en maison d'arrêt, faute d'un temps ou d'une durée de présence suffisante de la part des personnes détenues. Il faut nécessairement l'adapter aux conditions propres aux réalités de chaque établissement. Notre intention était de démontrer que la littérature jeunesse avait toute sa place en détention, quel que soit le type d’établissement. Enfin, il faut rester humble. Les personnes détenues participent rarement à une activité pour l'enjeu artistique ou culturel en lui-même : elles cherchent surtout à sortir de cellule, à rencontrer d'autres personnes, à créer du lien. Leurs priorités restent les relations en détention, l'avancement de leur dossier, les parloirs — la culture vient après, et c'est normal.